dimanche 22 octobre 2017

Pascal Ruter: «J’écris ce qui me plaît, sans penser à une tranche d’âge, et ensuite on voit.»


Barracuda for ever, le roman de Pascal Ruter est paru pour les jeunes lecteurs chez Didier Jeunesse et pour les adultes chez JC Lattès. L’auteur n’aurait jamais cru cette opération possible. C’était sans compter sur l’audace et l’ouverture d’esprit de ses éditrices… Par Annie Falzini, librairie L’Oiseau Lire.


ANNIE FALZINI: Barracuda for ever est un roman drôle et bouleversant sur la vieillesse. Pourquoi ce thème, que tu abordes avec humour et tendresse?
PASCAL RUTER: Je voulais parler d’une expérience universelle, celle de la perte d’un proche qu’à hauteur d’enfant on croit indestructible et éternel. Au cours de cette étape cruciale et cruelle, le temps change brutalement de dimension. C’est la tendresse portée à ces personnages familiaux  légendaires qui les rend éternels. Comme le thème peut sembler difficile, âpre, il était important de le traiter sous l’angle du burlesque.

Pour que sa femme Joséphine garde de lui l'image d'un homme fort, en pleine possession de ses moyens, Napoléon, quatre-vingt-cinq ans, divorce. C'est un peu radical, non?
Napoléon est un ancien boxeur. C’est un personnage contrasté: tendre, au fond, mais également arrogant, un peu brutal, et hargneux. Et surtout pudique. Il est poursuivi par le temps qui le rattrape, alors oui, pour que sa femme garde cette image de combattant conquérant qu’elle a aimée toute sa vie, il l’éloigne et ne lui laisse pas le choix.

C'est Léonard, son petit fils, qui nous raconte les frasques de son grand-père; on sent leur complicité, l'admiration qu'il a pour lui, mais, aussi, les relations conflictuelles avec «couille molle» son fils, qui n'est pas le fils dont il rêvait. Napoléon est sacrément dur avec lui...
Comme souvent dans les familles il existe un «pont» reliant le grand-père et le petit fils. Cette complicité exclut en effet le fils, «la couille molle». Ce ne sont pas seulement des «valeurs» ou une vision de la vie qui les oppose, mais surtout la culpabilité de Napoléon. En effet, il avait une mission à remplir, avec cet enfant, il a le sentiment d’avoir échoué et de ne pas avoir été à la hauteur de la confiance que cet adversaire complice d’autrefois lui avait témoigné.

Napoléon, c'est un vieux, avec un fichu caractère, qui refuse de se faire «déporter» en maison de retraite. Pourtant, Léonard, peu à peu, prend conscience de la perte d'autonomie de son grand-père...
Oui, c’était un peu mon pari. Essayer de faire sentir par petites touches successives la prise de conscience par l’enfant de l’effritement  de la figure du commandeur qu’est Napoléon. Les choses se lézardent petit à petit, puis s’inversent; et arrive un moment où c’est à Léonard de s’occuper de son grand-père. Il mène la bataille avec l’empereur, puis devient son général, et enfin hérite de l’empire sur lequel il sera chargé de veiller toute sa vie.

Les personnages secondaires sont attachants et finalement indispensables. Eléa, la mère, avec son carnet à dessins,  Rawcziik, son ami, qui sait si bien écouter, et le père qui se met en quatre pour son père. Une histoire de vieillesse, un histoire de famille… La vie, quoi!
Je ne parviens pas  détacher le genre romanesque de l’idée de totalité ou de «fourmillement» de vie. Avec mes modestes moyens c’est ce que j’essaie de faire sentir. Les personnages secondaires ont cette fonction de tisser un «réseau», une «toile» de vie. Ce sont de petits satellites qui évoluent autour des têtes d’affiches. Leur rôle est à la fois symbolique (la casquette de l’ami du narrateur est le symbole de la mémoire, de la transmission et d’une certaine façon de la grande Histoire)  et essentiel du point de vue narratif.

Ton roman est aussi paru en adulte, pourquoi?
Pour ma part, j’écris mes textes sans jamais songer à une quelconque tranche d’âge, (hormis quand il s'agit de séries calibrées et dirigées vers un public précis). J’écris ce qui me plaît et ensuite on voit. Je ne pensais pas que ce genre d’opération était possible. Il a fallu toute l’audace de Michèle Moreau des éditions Didier Jeunesse et l’ouverture d’esprit de Karina Hocine chez JC Lattès pour bâtir ce pont intergénérationnel. La simplicité du style auquel j’aspire associé à ce type de sujet un peu grave se prêtait sans doute bien à cette opération. Et en effet si certains premiers lecteurs ont l’âge du narrateur, d’autres ont celui de Napoléon...

Propos recueillis par Annie Falzini, librairie L’Oiseau Lire.



Barracuda for ever

Un roman que j'ai dévoré, à la lecture duquel j'ai ri, pleuré et passé une nuit blanche. En voici l'histoire: Napoléon, quatre-vingts ans, ancien boxeur, a décidé de se renouveler. Pour cela il divorce de sa tendre Joséphine. Puis il entraîne Léonard, son petit-fils, dans de rocambolesques aventures. Avec son empereur, Léonard va rafraîchir la maison, adopter un chien, tenter d'enlever l'animateur du jeu des 1000€. Et puis, il y a les parties de bowling, Napoléon y est imbattable et gare à ceux qui se moquent: l'ancien boxeur est encore capable d'envoyer quelques jeunes au tapis. Ainsi Léonard partage sa vie entre son grand-père, son père Samuel, sa mère Eléa et son carnet à dessins, croquant ceux qu'il aime. Et, il y a aussi Alexandre Rawcziik, son énigmatique ami, sa réserve, son écoute, ses silences et son incroyable casquette. Mais, peu à peu, Léonard prend conscience de la perte d'autonomie de son grand-père; bientôt les rôles s'inversent, c'est Léonard qui mène le combat. Barracuda est à la fois un roman sur la complicité entre un grand-père et son petit fils, mais aussi sur le refus de vieillir, le désir de repousser la dégénérescence, de ne pas ternir notre image aux yeux de ceux qu'on aime. - Librairie Sorcière L’Oiseau Lire à Evreux



Michèle Moreau: «Pascal Ruter est doté d'une inventivité scénaristique sans pareille.»


Quelques questions à Michel Moreau, l’éditrice de Barracuda for ever, qui croit à  «une littérature "sans frontières", traversée par les genres et les styles littéraires, à des écrits rythmés, à langue savoureuse, qu'on peut déguster à tout âge.»


ANNIE FALZINI: As-tu, pour les romans que tu publies, une ligne éditoriale précise ou bien «suivez-vous» plutôt vos auteurs?
MICHÈLE MOREAU: Nous en avons une. Elle est motivée par le désir de raconter aux enfants et adolescents d'aujourd'hui des histoires fortes, à l'écriture très soignée. Je ne souhaite pas développer pour le moment la littérature young adult, ou nous spécialiser dans la fantasy, le fantastique, tous ces genres sur-représentés si j'en crois les manuscrits que nous recevons. Je crois plutôt en une littérature «sans frontières», traversée par les genres et les styles littéraires. Des écrits rythmés, à langue savoureuse, qu'on peut déguster à tout âge. Tout comme en musique. Quand je dis à tout âge, cela vaut pour les parents aussi, je suis ravie quand j'apprends qu'ils partagent les bonheurs de lecture de leurs enfants. Nous avons d'ailleurs ouvert des collections pour les plus jeunes : Mon Marque-page pour les 7/10 ans, Mon Marque-page + pour les 9/12 ans, et nous invitons nos auteurs et les autres aussi, bien sûr, à s'en emparer, chacun à leur manière.


Quels critères guident tes choix? Je les trouve très qualitatifs, d’autant plus que tu publies des auteurs français.Tu démarches ceux que tu rêves d'avoir à ton catalogue, ou tu reçois leurs manuscrits spontanés…  ou les deux?
Nous sommes très sélectifs. Depuis le début, j'ai apprécié les plumes nouvelles, des auteurs qui avaient tout et tant à dire, et de façon singulière, comme Éric Senabre, Pascal Ruter, Tristan Köegel, Flore Vesco... Ce sont tout simplement des auteurs qui, enfant, m'auraient fait vibrer! Et qui me font vibrer d'ailleurs, même si je ne suis plus une enfant… J'ai aimé les accompagner, j'ai aimé apprendre le métier d'éditeur de fiction avec eux, pas à pas. Pendant quelques années, nous n'avons publié que des primo-romanciers, y compris en littérature étrangère, avec Siri Kolu et ses Filouttinen. Aujourd'hui, le catalogue s'est étoffé. L'éditrice en charge de la fiction, Mélanie Perry, a eu à cœur de suivre les désirs des auteurs maison, mais aussi d'accueillir de nouveaux auteurs. Inutile de démarcher pour le moment, le bouche à oreille fonctionne bien!
Le cœur en braille, La famille Cerise et maintenant Barracuda for Ever: qu'est-ce qui te séduit dans les romans de Pascal Ruter?
J'adore le lire et le relire, j'adore sa petite musique… Pascal Ruter est doté d'une inventivité scénaristique sans pareille, il a aussi quelque chose d'indéfinissable, qu'on peut appeler la grâce, avec ce mélange de légèreté et de profondeur, d'élan vital et de tristesse fugace, une faculté à brasser tous les sentiments,  à créer des personnages hors normes, attachants en diable, Oncle Zak, Tarzan, Napoléon, Mademoiselle Bonjour... Ses personnages enfants sont véritablement incarnés, ce ne sont pas des prétextes, ils sont tellement émouvants! Évidemment, il y a cet humour, un humour aux mille nuances, du plus fin au plus rabelaisien qui soit. Il ose tout! Il est constamment dans l'urgence de l'écriture, mais très ouvert aux suggestions. Ainsi, je lui ai proposé de créer une série La Famille Cerise, pour les plus jeunes, et… quel régal!


Quelles « innovations » chez Didier  dans les mois qui viennent? Des livres à toucher !!!
Il y aura du nouveau dans le domaine de la petite enfance, mais c'est encore un peu trop tôt pour en parler. Côté livres-CD, nous allons accompagner dès septembre les nouveaux usages d'écoute: une carte de téléchargement gratuite sera insérée dans toutes nos nouveautés et meilleures ventes, et l'intégralité de notre catalogue sonore sera disponible sur les plateformes de streaming. Cependant, l'objet livre-CD me paraît plus que jamais d'actualité, il est important de rappeler les bienfaits que son usage immodéré (!) peut apporter à l'enfant, en termes de concentration, d'échappée vers l'imaginaire, de partage avec l'adulte...


Propos recueillis par Annie Falzini, Librairie Sorcière L’Oiseau-Lire à Évreux

dimanche 15 octobre 2017

R. J. Palacio : «With love, patience and faith.»

R. J. Palacio © Russell Gordon.jp
C'est après avoir croisé une enfant semblable à son futur personnage et écouté avec attention les paroles de la chanson éponyme de Natalie Merchant (dont un extrait sert de titre à cet article) que R. J. Palacio s'est mise une nuit à écrire Wonder, qui va bientôt être suivi de Auggie et moi - Trois nouvelles de Wonder. Interview de l'auteure.


Où avez-vous puisez votre inspiration pour écrire Wonder?
R.J. PALACIO: Je me suis retrouvée, il y a plusieurs années de cela, assise à côté d’une petite fille avec un sévère handicap facial – très semblable à celui d’Auggie – devant  un magasin de friandises. J’étais avec mes deux enfants. Mon plus jeune fils avait environ trois ans et demi à cette époque et était encore dans une poussette. Mon fils aîné avait peut-être onze ans, et il était allé à l’intérieur nous chercher des milkshakes. Mon plus jeune fils n’avait pas encore vu la petite fille, mais je savais qu’au moment où il lèverait les yeux, il ne réagirait pas bien. Et en effet, lorsque son regard l'a croisée, il s’est mis à pleurer. J’étais horriblement gênée. Je ne voulais pas que mes enfants soient la cause d’un quelconque malaise chez cette petite fille. J’ai alors entendu la mère de la petite dire très calmement et gentiment: «Je pense qu’il est temps pour tout le monde de partir». Mon coeur s’est serré pour cette femme et son enfant. J’ai pensé au nombre de fois où elles avaient dû partir à cause de ce genre de situation. Je n’arrivais pas à cesser d’y penser. Aurais-je pu faire autrement? Mes enfants auraient-ils alors pu réagir différemment? Qu’aurais-je pu leur apprendre pour qu’ils ne réagissent pas ainsi, par peur? La nuit qui a suivi, j'ai entendu la chanson Wonder de Natalie Merchant à la radio. C’est une chanson que j’ai toujours aimée, mais cette nuit-là j’ai écouté les paroles avec encore plus d'attention. Et de l’incident de l'après-midi et de l'écoute attentive de cette chanson qui a suivi est né ce livre. J’ai commencé à écrire cette nuit-là.
Vous racontez cette histoire du point de vue de six narrateurs différents, du même âge qu'Auggie, et d'Auggie lui-même. Pourquoi pensez-vous que c'est important de raconter l’histoire d’Auggie en variant les points de vue?
R.J. PALACIO: Tous ces personnages m'intéressaient, et je voulais tous les explorer. J’étais moi-même particulièrement curieuse de ce que à quoi pouvait ressembler la vie de sa soeur. J’ai réalisé qu’Auggie, d’une certaine manière, est un personnage très protégé. C’est un petit garçon qui est surprotégé par ses parents. Il n’interprète pas toujours les choses ou ne les voit pas. Pour être capable d’explorer son histoire un peu plus profondément, j’avais besoin de les quitter, lui et sa perspective, pour le voir à travers le point de vue des autres et observer l’impact qu’il a sur eux. Je ne suis pas sûr qu’il comprenne l’entière étendue de l’impact qu’il a sur les gens autour de lui.…
Il semble que Wonder parle véritablement aux lecteurs, aussi bien enfants qu'adultes.
R.J. PALACIO: Je n'avais pas imaginé en amont cette effusion d’affection provoquée par le livre! Je reçois des mails chaque jour de la part des lecteurs. Bien sûr, ceux qui disent l’incapacité de s’arrêter de pleurer au fil des pages ou qui témoignent d'une lecture avec le coeur qui bat la chamade viennent d’adultes. La grande majorité d'entre eux me disent combien ils ont été émus, comment ce livre leur a donné envie d’être plus gentils avec les autres. Les enfants réagissent différemment. Ils me disent apprécier le livre, l'aimer vraiment. Ils m'expliquent qu'en s'identifiant aux personnages, ils tirent des leçons de cette histoire. Mais ils ne pleurent pas comme les adultes!
Comment vos fils ont-ils réagi après avoir lu votre roman?
R.J. PALACIO: Je dois le dire: ils l’adorent! Mon fils aîné l'a lu il y a environ un an. Il a quinze ans aujourd'hui et dit que l'on devrait rendre ce livre obligatoire à l'entrée au collège. Une déclaration géniale!

Propos traduits par Adeline Escoffier

Wonder
R. J. Palacio
PKJ.


Auggie et moi
R.J. Palacio
PKJ.
À paraître début novembre
Lire le Prologue ici

Y aura-t-il une suite à Wonder ? Oui. Mais non. Mais oui.



Extrait du prologue de Auggie et moi - Trois nouvelles de Wonder, la suite qui n'est pas une suite de Wonder, le roman de R. J. Palacio (lire l'interview de l'auteure ici)- à paraître début novembre. 


Prologue




— Y aura-t-il une suite à Wonder ? a demandé une personne dans le public.
— Non, je suis désolée, ai-je répondu, un peu gênée. Je ne crois pas que ce soit le genre de livre qui se prête à une suite. J’aime penser que les lecteurs de Wonder imagineront ce qui arrivera plus tard à Auggie Pullman et à tous les autres personnages de son petit monde.
(...) Et pourtant, me voici en train de rédiger l’avant-propos d’un livre qu’on ne peut décrire que comme un compagnon de Wonder. Alors, que s’est-il passé ?
Pour répondre à ces questions, il me faut parler un peu de Wonder. Wonder raconte l’histoire d’un garçon de dix ans nommé Auggie Pullman, né avec une anomalie craniofaciale, qui fait sa rentrée en sixième et doit s’adapter à la vie du collège Beecher. C’est à travers ses yeux qu’on suit son parcours, mais on découvre aussi le point de vue d’autres enfants dont la vie est intimement liée à celle d’Auggie. Leurs voix aident le lecteur à comprendre le chemin difficile qu’Auggie doit parcourir pour s’accepter tel qu’il est. L’histoire des enfants qui ne sont pas proches d’Auggie durant sa première année de collège, ou qui ne connaissent pas assez bien Auggie pour pouvoir nous éclairer sur sa vie, nous est restée inconnue. Car Wonder est, du début à la fin, l’histoire d’Auggie. Le récit simple et linéaire d’une existence, voilà ce à quoi je me suis astreinte.
Cela ne signifie pas pour autant que les autres personnages n’avaient rien à dire d’intéressant. Ils avaient eux aussi une histoire susceptible d’expliquer leur comportement, même si ces révélations ne concernaient pas directement Auggie. D’où ce nouveau livre.
Bref, Auggie & moi n’est pas une suite. Il ne reprend pas le fil du récit là où Wonder l’a lâché, ni ne prolonge les aventures d’Auggie Pullman au collège. D’ailleurs, Auggie n’y figure qu’en personnage secondaire. Ce texte correspond en fait à une expansion du monde d’Auggie.
(...) L’une des plus belles réussites de Wonder, c’est la fan-fiction qui en a découlé. Les professeurs le lisent en classe. Ils demandent à leurs élèves de se mettre dans la peau d’un personnage et de rédiger un chapitre sur Auggie, Summer ou Jack. J’ai lu des histoires sur Via, Justin et Miranda ; des chapitres écrits du point de vue d’Amos, de Miles et d’Henry. J’ai même lu un court chapitre rédigé du point de vue de Daisy !
Mais les histoires les plus touchantes concernaient Auggie lui-même. (...) Que les lecteurs de Wonder se sentent assez proches de lui pour imaginer ce que sera sa vie, voilà qui m’émerveille. Ils savent que ce n’est pas parce que j’ai choisi de terminer le livre sur une journée de bonheur qu’Auggie sera heureux tous les jours de sa vie. Il aura certainement à faire face à beaucoup d’autres épreuves.
(...) Elisabeth Kübler-Ross a écrit : « À ma connaissance, la seule chose ayant un véritable pouvoir de guérison est l’amour inconditionnel. » C’est sans doute pourquoi Auggie ne succombera jamais aux blessures infligées par les mots durs des passants ni par les choix de ses amis. Et beaucoup prendront sa défense quand il en aura besoin. En somme, les lecteurs de Wonder savent que ce n’est pas ce qui arrive à Auggie Pullman qui compte le plus, mais ce qui arrive au monde autour de lui.
Ce qui nous ramène à Auggie & moi, ou plus exactement aux trois nouvelles qui le composent.
Lorsqu’on m’a proposé d’écrire ces annexes de Wonder, j’ai sauté sur l’occasion, surtout pour plaider la cause de Julian, détesté par les fans de Wonder. On trouve même sur Google cette expression : Keep calm and don’t be a Julian (« Gardez
votre calme, ne faites pas votre Julian »).

Auggie et moi
R.J. Palacio
PKJ.
À paraître début novembre


Wonder
R. J. Palacio
PKJ.


Albertine et Germano Zullo : la liberté en eux.

Albertine et Germano Zullo
À l’occasion de leur venue à la librairie Callimages, Brigitte Renou s’est entretenue avec Albertine et Germano Zullo, les auteure et illustrateur de Les oiseaux, un album jeunesse que cette libraire tient pour un des plus beaux qu’elle connaisse.

BRIGITTE RENOU: Albertine et Germano, je vous vois tous les deux comme de grands et facétieux observateurs du genre humain, me trompé-je?
ALBERTINE ET GERMANO ZULLO: Nous sommes en effet très attentifs à nos capteurs sensoriels… L’une utilise volontiers le mot observation quand il s’agit d’expliquer le moteur de son processus créatif. Son regard sur le monde est ainsi d’abord actif et la facétie est probablement son angle de vue préféré.  L’autre est un contemplatif et son regard sur le monde est d’abord passif. Cette neutralité lui permet peut-être de mieux appréhender l’universel.

Je voudrais savoir comment naissent vos histoires, vos personnages?
Nos histoires sont avant tout le fruit de nos expériences de vie. L’un et l’autre recueillons et développons des idées de manière singulière. Certaines sont ainsi partagées et donnent lieu à nos collaborations. Nous restons très attentifs au dialogue: il s’agit avant tout d’entendre l’autre. Nous considérons ensuite les idées comme de la matière vivante. Nous faisons en sorte de les servir et évitons au maximum de les contraindre à notre volonté. Cela permet beaucoup de liberté et restons à chaque fois émerveillés par les multiples ressorts qui peuvent ainsi se révéler. Nos livres sont toujours véritablement composés à quatre mains. Les termes d’auteur et d’illustrateur nous paraissent avec le temps de moins en moins appropriés à définir notre travail en commun.

Il y a une telle poésie, une telle tendresse pour vos personnages que j’ai du mal à vous imaginer faire un livre de commande en dehors de vos contributions individuelles, mais je me trompe sûrement...
En effet, nous n’avons jamais sacralisé notre pratique artistique et restons ouverts à toutes sortes de propositions. Une commande peut se révéler passionnante à traiter, elle peut représenter un défi, être le fruit d’une belle rencontre et parfois aussi répondre à une nécessité économique. À chaque fois cependant, nous nous efforçons de rester proches de ce que nous croyons être.

Comment se passe votre collaboration avec la Joie de Lire?
Nous avons la chance de travailler avec un véritable éditeur. Dans le sens où la qualité littéraire et artistique prime toujours sur les tendances ou le marketing. Il ne s’agit donc pas ici de produire du livre, mais bien plutôt d’enrichir les imaginaires et de nourrir la pensée. Les conseils ou suggestions de notre éditrice, Francine Bouchet, sont toujours judicieux – elle s’est par ailleurs entourée d’une petite équipe formidable et aux compétences immenses –, elle nous suit dans nos libertés et nous accorde une grande confiance. Ce sont des qualités rares, nous semble-t-il. Trop d’auteurs sont contraints dans une ligne éditoriale prédéfinie ou maintenus dans un style en vogue. On en fait alors, bien malgré eux, des sortes d’employés. La Joie de lire fête cette année ses trente ans, nous sommes très fiers de figurer dans son catalogue!

Germano, dans Les oiseaux un des plus beaux albums jeunesse que je connaisse – tu écris «Les petits détails sont faits pour être découverts». Est-ce comme le bonheur qui se cache dans des petits instants?
Nous pouvons en effet parler de bonheur, mais je crois surtout que ces petits détails sont aussi nombreux qu’il existe de manières de capter le monde. Ces singularités me semblent essentielles et nous avons malheureusement tous tendance à les occulter au bénéfice d’une perception le plus souvent formatée, courte et uniforme. Les oiseaux est un appel aux libertés contenues en chacun de nous.

Dans Les robes, il y a une grande mixité dans ces portraits d'enfants, on sent que vous n'avez voulu oublier personne, les cabossés de la vie, les premiers de la classe, le monde de l'enfance n'a aucun secret pour vous.
Il nous a toujours été difficile de distinguer aussi clairement les phases de la vie: enfance, adolescence, adulte, vieillesse, quatrième âge… Ces termes sont pratiques d’un point de vue social, mais inadéquats quand on parle d’individualité. Une expérience de vie ne peut pas se cristalliser en fraction de temps. Dans Les robes, nous dressons le portrait de quelques enfants, mais ces caractères sont inspirés d’observations faites sur des individus de tous âges.

Si vous deviez les décrire, comment seraient les robes d’Albertine et Germano?
Pour Albertine, la tendance serait aux couleurs du ciel, voire de l’univers. Une robe à la française, à la fois élégante et baroque. Pour Germano, nous serions plutôt dans les tons d’automne. Une robe ample, mais néanmoins pratique et qui comporterait de nombreuses poches.

Comment travaillez-vous tous les deux: par quoi commencez-vous, le texte ou le dessin?
Nous discutons énormément de l’idée en amont de la réalisation, nous lui laissons la place et le temps qu’elle souhaite. Il est hors de question pour nous de contraindre une idée. Il s’agit avant tout de la servir. Ensuite, c’est Germano qui commence. Il écrit un scénario, très détaillé, même pour les livres ne comportant aucun texte.

Où travaillez-vous, dans un atelier, chez vous?
L’atelier d’Albertine est au rez-de-chaussée de la maison. L’écrivarium de Germano se situe juste au-dessus. Ce sont des lieux essentiels au processus créatif. La concentration que l’on y trouve est toujours bien plus intense qu’ailleurs.

Combien de temps pour faire un album?
Comme nous le disions plus haut, cela dépend de l’idée. Nous avons pu réaliser des albums en moins d’une semaine, d’autres sont en gestation depuis plusieurs années. Certaines idées sont nées il y a près de vingt ans et n’ont toujours pas atteint leur maturité. Ces idées sont par ailleurs intimement liées à notre expérience de vie et par conséquent en constante évolution. Cette évolution est un facteur important et passionnant, mais pas toujours facile à cerner, contrairement à la maturation.

L'enfance est la matière première de vos derniers albums, que l'on soit Le président du monde, ou bien un enfant qui s'apprête à affronter la nuit dans Des mots pour la nuit dont le texte a été signé par Annie Agopian. De même, Albertine, tes personnages adultes ressemblent à des enfants qui auraient grandi trop vite, un peu empêtrés dans des corps dont ils ne savent que faire. Est-ce une façon de nous rappeler que nous sommes tous des tout-petits?
Nous ne tenons pas à sacraliser l’enfance. C’est un travers dans lequel il est facile de tomber: une géographie de l’insouciance, de la sincérité et de la vérité… Nous nous souvenons de nos enfances, mais la mémoire œuvre sans discontinuer et reconstruit par strates une dimension bien différente de la réalité. Notre regard tente peut-être de percevoir cette fragilité de la conscience, cet insoluble de l’inconscience. Nous sommes tous en mouvement, en exploration, en découverte, en questionnement. Certains pensent pouvoir figer les choses, mais elle est bien vaine l’œuvre de celui qui s’arrête aux réponses.

Quels livres ont bercé votre enfance, d’abord étiez-vous lecteurs?
Germano lisait Tintin, les fumetti italiens – qui n’étaient pas vraiment destinés à la jeunesse – Blake et Mortimer, des livres de recettes de cuisine, puis ce fut Jules Verne et les collections de science-fiction et d’épouvante… Albertine lisait des contes illustrés. Elle garde notamment un souvenir mémorable de La princesse au petit pois mis en images par Edmond Dulac. Son album de chevet était Le merveilleux chef-d’œuvre de Séraphin de Philippe Fix et pour la bande dessinée, c’était Buster Brown, un conseil de lecture de son grand-père.

Et qu’est-ce qui vous a mené à l’illustration jeunesse?
La rencontre avec notre éditrice Francine Bouchet a été fondamentale. Nous avons participé à un concours pour la réalisation d’un album jeunesse. C’était la première fois que nous composions quelque chose à quatre mains. Notre projet s’est retrouvé finaliste. Francine était membre du jury…

Albertine, tes illustrations tantôt très colorées avec des teintes superbes, très vives, tantôt le dessin au trait, quelles techniques utilises-tu et qu’est-ce qui te fait choisir l'une plus que l'autre?
Je déteste me répéter. Il est essentiel pour moi de continuer d’explorer mon dessin, de faire évoluer mon trait. Pour chaque livre, j’essaie ainsi de trouver le juste langage, celui qui est le plus apte à porter l’idée.

Propos recueillis par Brigitte Renou, Librairie Sorcière Callimages à La Rochelle


Une route désertique. Sur cette route, un camion rouge s’avance. Arrivé face à un précipice, il s’arrête. Le chauffeur en descend et ouvre la porte arrière. Un oiseau s’en échappe puis une multitude… Ils retrouvent leur liberté et voguent vers d’autres horizons. Le chauffeur les regarde s’envoler, le regard triste. Mais, tout au fond du camion, reste un petit oiseau. Il semble ne pas savoir voler, peut-être n’a-t-il jamais connu cette liberté? Avec l’aide du chauffeur, l’oiseau va retrouver sa vraie nature et s’envoler à son tour. Il jette un dernier regard en arrière, laissant le chauffeur seul sur sa falaise puis, aidé des autres oiseaux, il décide de revenir le chercher pour que celui-ci puisse les accompagner et s’envoler à son tour. «Il suffit parfois d’un seul petit détail pour changer le monde…» Dans cet album, ode à la liberté, on retrouve l’essence même du duo que forme Germano Zullo et Albertine. Le texte est sobre et poétique, l’illustration épurée et sensible (ou l’inverse) et de l’ensemble se dégage un pur concentré d’émotion.
Librairie Sorcière Lune & l’Autre à Saint Étienne